Épisode 33 · · par Franco Huard
Sous le Bandeau #33 – Le Rite Écossais Ancien et Accepté
Franco l’attendait depuis longtemps : pour la 33e émission de Sous le Bandeau, quoi de plus logique que de consacrer le micro au rite des 33 degrés ? Depuis Radio Delta, en France, le frère Jean-Laurent Turbet — accompagné de Gilles à la technique — déroule pendant plus d’une heure l’histoire du Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA), le rite maçonnique le plus répandu à travers le monde. Autour de la table québécoise : Sylvain à l’animation, Claudia et Mathieu.
Trois mots, une histoire
Le nom dit déjà tout : c’est un rite, il est écossais, il est ancien, et il est accepté, au sens où il s’adresse à tous les maçons acceptés. Contrairement à la légende, ses origines ne sont pas mythiques mais bien écossaises. Tout part d’une maçonnerie née autour du « mot du maçon », première pratique à introduire les questions-réponses et une part de secret, là où les anciens devoirs se contentaient de raconter l’histoire légendaire du métier, d’Adam jusqu’à l’époque moderne.
Aux origines : l’Écosse et le « mot du maçon »
William Shaw, maître maçon du roi d’Écosse, réorganise le métier par une série de statuts et crée surtout un office capital : le secrétaire — qu’il nomme « notaire ». Grâce à lui, on tient enfin des minutes de loge, et l’on sait enfin ce qui s’y dit et ce qui s’y fait. De cette maçonnerie écossaise émergent deux loges rivales : Mary’s Chapel (la n°1) et Kilwinning (la « number nothing », la n°0). Le compromis, très britannique, réconcilie sur fond de Réforme une loge d’origine catholique et l’épicentre des loges protestantes. C’est aussi l’époque où des hommes étrangers au métier, parmi les plus riches du royaume, se montrent fiers de détenir le mot du maçon.
Passée en Angleterre, cette maçonnerie est reprise — et un peu dénaturée — par Jean-Théophile Désaguliers, fils de pasteur huguenot réfugié après la révocation de l’édit de Nantes. Membre de la Royal Society et secrétaire de Newton, il est le véritable fondateur de la Grande Loge de Londres et Westminster, née légendairement le 21 juin 1717. S’ouvre alors la longue querelle des « Anciens » et des « Modernes » : le rite d’émulation, à 80-90 %, héritera de la pratique des Anciens.
De Bordeaux à Charleston : l’épopée d’Étienne Morin
La maçonnerie arrive en France « comme le rock’n’roll » : par les ports — Nantes, Bordeaux, Paris. C’est là qu’entre en scène Étienne Morin (1717-1771), négociant bordelais fait prisonnier par l’amiral Matthews, qui l’initie aux « mystères de la perfection écossaise ». De retour, Morin fonde à Bordeaux la loge des Élus Parfaits, obtient en 1761 une patente de la Grande Loge de France, puis s’embarque pour Saint-Domingue. Là, il ordonne une masse de grades épars en un Ordre du Royal Secret en 25 degrés. Il mourra ruiné à Kingston, en Jamaïque.
« En général, tous ceux qui ont créé le rite sont morts ruinés. Ça ne rapporte pas d’argent. »
— Jean-Laurent Turbet
Ses rituels voyagent : Henry Andrew Francken les porte à Albany, dans l’État de New York, et y crée des loges de perfection. En 1801, à Charleston, en s’appuyant sur les Grandes Constitutions attribuées à Frédéric II de Prusse, onze hommes — dont deux Français, de Grasse-Tilly et son beau-père — fondent le premier Suprême Conseil du 33e degré. De Grasse-Tilly rapporte le système en France et installe, en 1804 à Paris, le premier Suprême Conseil de France ainsi qu’une Grande Loge générale écossaise.
Napoléon, le Grand Orient et la Grande Loge de France
L’histoire française du rite se joue ensuite sur fond de pouvoir. À peine créés, le Suprême Conseil et la Grande Loge générale écossaise se heurtent à Napoléon, couronné empereur le 2 décembre 1804 : par Cambacérès interposé, l’Empire force les maçons écossais à rentrer dans le rang du Grand Orient de France. Dès 1815, Napoléon parti, ils reprennent leur autonomie ; le Suprême Conseil de France est restauré en 1821. Il faudra pourtant attendre 1894 pour que les trois premiers degrés deviennent autonomes et que naisse la Grande Loge de France, le Suprême Conseil conservant les degrés du 4e au 33e.
Deux branches, un même souffle
Le REAA est un rite de synthèse — un creuset où se sont agrégés la kabbale, l’hermétisme, l’alchimie, la légende templière et les rose-croix — mais c’est aussi un rite qui s’adapte. Aux États-Unis, Albert Pike (héritier d’Albert Mackey) et Joseph Cerneau se disputent la juridiction des hauts grades ; Pike réécrit le rite pour l’Amérique de son temps dans Morals and Dogma, ouvrage presque inconnu en France malgré sa traduction par Christian Guigue. En France, c’est Albert Lantoine qui, vers 1920-1925, introduit au 4e degré la maxime « il est plus facile de faire son devoir que de le connaître » — écho direct aux boucheries de 14-18. Le rite continue d’ailleurs de se colorer localement, en Haïti comme en Afrique.
Jean-Laurent Turbet conclut par une mise en garde contre le culte de la « pureté » rituelle :
« Au nom de la pureté, on a tué des millions de gens. »
— Jean-Laurent Turbet
L’histoire étant loin d’être épuisée, l’équipe promet déjà une deuxième partie — peut-être enregistrée en France, aux côtés d’un maçon venu d’Écosse et d’un frère américain, pour comparer les visages d’un même rite.
Chapitres
Sujets : Rite Écossais Ancien et Accepté · Radio Delta · Albert Pike · Grande Loge de France · Podcasts
