Épisode 38 · · par Franco Huard

Sous le Bandeau #38 – Conversation avec Christian Guigue

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Pour la première fois de son histoire, l’équipe de Sous le Bandeau enregistre au lendemain de sa toute première tenue tenue entièrement en ligne, une expérience rendue nécessaire par le confinement du printemps 2020. Plus de quatre-vingt-dix inscriptions, une soixantaine de frères et sœurs connectés, des agapes virtuelles étirées jusqu’à 4 h 30 heure de France : Franco et son équipe sont encore fébriles quand ils accueillent un invité de marque, l’auteur maçonnique français Christian Guigue, dont les ouvrages tapissent bien des bibliothèques initiatiques.

Une fraternité qui passe par l’écran

Avant d’entrer dans le vif du sujet, Franco, Sylvain, Claudia et Éric comparent le confinement vécu de part et d’autre de l’Atlantique — routes désertes et barrages routiers au Québec, attestations de sortie et amendes en France — puis reviennent sur leur première tenue virtuelle. Malgré la distance, chacun dit y avoir ressenti un véritable égrégore. Claudia retient l’instant où, à la fin des travaux, une soixantaine de webcams se sont allumées d’un coup : voir tout le monde, avec les décors et la joie de faire les santé ensemble, aura été son plus beau moment. Christian Guigue rappelle que les obédiences françaises, comme la Grande Loge Unie d’Angleterre, ont partout suspendu leurs travaux, et que le lien fraternel se reconstruit désormais sur des pages où l’on échange d’un continent à l’autre.

L’initiation, retrouver la pierre au cœur de la pierre

Le cœur de la conversation, c’est l’initiation. Pour Christian Guigue, la planche d’un apprenti n’a jamais eu pour but de tester des connaissances, mais de laisser sortir sa véritable nature : les frères se souviennent longtemps de la manière dont chacun s’est exprimé, et mesurent l’évolution d’un travail au suivant. Le symbole de la pierre brute est mal compris, insiste-t-il : il ne s’agit pas de tailler une pierre parfaite à poser dans le temple, mais de creuser sous les couches accumulées — l’éducation des parents, la religion, l’école, la vie professionnelle — pour retrouver la personne que l’on est vraiment.

« Nous sommes tous, non pas celui que nous sommes, mais celui que les autres ont voulu que l’on soit. »

— Christian Guigue

Ne pas toucher au rituel

De là découle une conviction ferme, partagée par Éric et Sylvain : on ne modifie pas un rituel. Guigue se dit opposé à tout changement, pour tous les rites. Retoucher un texte au nom du « politiquement correct » du moment, c’est en trahir l’esprit et rompre la mécanique subtile — la circulation de la parole, l’ordre des gestes — voulue par les fondateurs. Il déplore d’avoir vu des loges du Rite Écossais Ancien et Accepté supprimer la présentation du miroir à l’apprenti, ou emprunter au Rite écossais rectifié des textes qui n’y ont pas leur place.

« Un rituel doit rester ce qu’il est, ou le plus proche possible de l’esprit de ses fondateurs. »

— Christian Guigue

Quand la maçonnerie flirtait avec l’occulte

L’invité déroule ensuite une véritable leçon d’histoire. Avant la Révolution française coexistaient deux maçonneries : l’une, philosophique, portée par les Lumières et le Grand Orient — Diderot, Montesquieu, d’Alembert — et l’autre, occultiste, où l’on pratiquait la magie et les « passes magnétiques », de la maçonnerie égyptienne de Cagliostro aux Élus Coëns de Martinez de Pasqually. Guigue raconte comment Louis-Claude de Saint-Martin, secrétaire de Pasqually, rédigea les premiers rituels et connut un succès européen avec son Livre des erreurs et de la vérité, et rappelle que le siècle des Lumières fut aussi celui des illuminés — d’Avignon, de Bavière, de Suède — dont l’imaginaire nourrit encore les légendes sur les Illuminati.

De 1717 au Rite rectifié

La discussion remonte enfin aux origines. La création de la Grande Loge de Londres et de Westminster, en 1717, est décrite comme un véritable « coup d’État » maçonnique, suivi d’une guerre de quatre-vingt-dix ans entre Anciens et Modernes qui aboutira au rite émulation. Guigue retrace ensuite la naissance du Rite Écossais Ancien et Accepté — Étienne Morin, le rite de perfection porté à trente-trois degrés, l’introduction du Rose-Croix et du Kadosh par les maçons lyonnais — et salue le travail colossal de Cambacérès, archi-chancelier de l’Empire, qui fit passer le Grand Orient de quelques dizaines à treize cents loges. Il termine sur le Rite écossais rectifié, ses fameux « sommeils » hypnotiques et le magnétisme de Mesmer, puis sur le remplacement, en 1785, du mot de Tubalcain par celui de Phaleg — une substitution que Willermoz croyait purificatrice, mais que Guigue juge à contresens, Phaleg étant à ses yeux l’artisan du chaos de Babel.

Une heure n’aura pas suffi : rendez-vous est déjà pris pour une prochaine conversation sur le mouvement templier.

Chapitres

Sujets : REAA · Rite écossais rectifié · Loges virtuelles · Podcasts

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