Épisode 41 · · par Franco Huard

Sous le Bandeau #41 – La Franc-Maçonnerie sur internet

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Trois ans d’ondes, et pourtant aucune émission ne ressemblait à celle-là. Confinés chez eux au printemps 2020, Franco, Sylvain et Claudia enregistrent en pleine crise de la COVID-19 : Sylvain doit embouteiller sa bière « maçonnique » aussitôt le micro fermé, Claudia vient de recevoir un cadeau d’anniversaire piégé par son frère. Mais l’anecdote laisse vite place à la vraie question du jour : privée de ses temples, la franc-maçonnerie peut-elle vivre — et survivre — en ligne ?

Quand les temples ferment

Première nouvelle du jour : les grandes obédiences françaises viennent de signer un communiqué commun pour reporter la réouverture des temples et la reprise des travaux au début de septembre. Le trio y voit une logique de « fin d’année maçonnique », un peu comme une fin d’année scolaire. Mais le document évoque aussi l’adaptation des rituels et des gestuelles, et c’est là que le débat s’ouvre : faudra-t-il tenir loge à deux mètres de distance ? Renoncer aux baisers fraternels ? Franco s’interroge sur une possible réforme des gestes, pendant que Sylvain rappelle qu’on traverse une épidémie majeure environ tous les cent ans sans pour autant avoir cessé de se serrer la main. La prudence, oui ; la paranoïa, non.

Georges Laraque et la fabrique de rumeurs

La deuxième nouvelle sert de tremplin vers le cœur du sujet. Le frère Georges Laraque a attrapé la COVID-19, a été hospitalisé quelques jours, puis s’en est remis vite — trop vite au goût de certains. Aussitôt, la toile s’enflamme : traitement d’élite réservé aux « puissants », hydroxychloroquine secrète… En réalité, un ami naturopathe lui avait simplement conseillé quelques produits. Pire, une internaute ressort un vieux texte antimaçonnique inspiré de Léo Taxil — celui qui prétend qu’au 33e degré on vénérerait Lucifer — pour l’illustrer d’une photo du hockeyeur en tenue, serrant la main du grand maître. Le trio y voit le mécanisme classique du clic : le mot « franc-maçon » attire, et certains prédicateurs s’en servent pour se fabriquer un ennemi invisible et recruter des fidèles. Franco raconte même s’être fait offrir 10 000 $ pour tourner une vidéo affirmant que la maçonnerie serait satanique. Il a refusé.

« Quand t’as une église et que tu veux aller chercher des membres, il faut que tu crées un ennemi invisible. »

— Sylvain

Au passage, on démêle la vieille confusion : les Illuminés de Bavière d’Adam Weishaupt ont bel et bien existé avant d’être dissous, et l’Ordo Templi Orientis d’Aleister Crowley a emprunté des titres maçonniques sans jamais être reconnu par aucune obédience. Une belle salade de fruits historique, conclut Franco, qui renvoie les curieux à l’épisode 3 pour tout comprendre du canular Taxil.

Tenir loge à distance

Vient enfin le vif du sujet. Depuis dix semaines de confinement, des loges migrent sur Zoom, Google Meet et autres plateformes. Sceptiques au départ, Sylvain et Claudia avouent avoir ressenti, à leur grande surprise, l’égrégore du groupe à travers l’écran. Mieux : ces tenues virtuelles ont réuni des frères et sœurs d’Afrique, d’Europe, d’Amérique du Nord et des Caraïbes, là où une loge physique rassemble d’ordinaire vingt à vingt-cinq personnes — ils étaient ici cinquante à soixante-dix. Le revers ? La fatigue du tout-écran, quand la journée de télétravail se prolonge en tenue le soir. Le mot d’ordre du trio : trouver l’équilibre, sans jamais prétendre remplacer la rencontre en personne.

Adapter sans dénaturer

Certains reprochent à ces tenues de « dénaturer » le rituel. Claudia, qui a travaillé sur l’adaptation, estime avoir modifié à peine 2 % du texte, uniquement pour des raisons techniques. Sylvain rappelle les précédents : pendant la Seconde Guerre mondiale, des maçons persécutés — au même titre que les Juifs — se réunissaient en secret et remplaçaient l’équerre et le compas par le myosotis, la fameuse fleur bleue.

« Ce n’est pas dénaturer le rituel du tout, c’est tout simplement de l’adapter. »

— Sylvain

L’échange glisse vers l’humour : puisque le Rite écossais ancien et accepté sait épouser chaque époque et chaque nation, pourquoi pas un « rite Internet » ? Le trio invente en direct le R.I.I.A. — rite internet ancien (ou nouveau) et accepté — en rappelant qu’il a bien existé un rite forestier pour les bûcherons. Une limite fait toutefois consensus : l’initiation, elle, doit se vivre en loge, en personne.

L’habit, le décor et le temple intérieur

Faut-il s’habiller « en pingouin » devant sa webcam ? Pour Franco comme pour Claudia, oui : tablier, gants et sautoir séparent le profane du sacré et aident à se recentrer. Les décors ne sont que des supports, mais des supports précieux quand tout distrait à l’écran. Sylvain file la métaphore des templiers, qui plantaient leur épée en terre pour prier n’importe où : le temple, au fond, se porte en soi.

Après la crise : reconstruire, unir, protéger

Reste l’inquiétude de fond. Franco estime qu’environ 20 % des membres participent activement aux tenues en ligne, 30 % ignorent tout de l’informatique, et une moitié demeure incertaine quant à l’après-COVID. Sylvain y voit pourtant une occasion inespérée : rapprocher les trois grands courants — régulier, libéral et « sauvage » — longtemps divisés, et faire découvrir la mixité à des frères de loges masculines. Aux profanes du clavardage qui craignent une rupture du secret, Franco répond que tout circule déjà librement sur Internet : le seul vrai rempart reste le tuilage, et le seul vrai secret, l’expérience vécue. Une belle rencontre, concluent-ils, sur un sujet épineux appelé à faire son chemin.

Chapitres

Sujets : franc-maçonnerie · COVID-19 · Podcasts

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