Épisode 43 · · par Franco Huard
Sous le Bandeau #43 – Le syndrome de pachyderme
En direct d’un Laval fraîchement déconfiné, Franco reçoit son complice Sylvain — flanqué de Cocotte, le chien de Claudia partie en mer — et un invité de marque venu de Paris : Franck Fouqueray. Auteur, entrepreneur, ancien pionnier de l’Internet francophone et vénérable maître de la Grande Loge Mixte de France, il vient parler de son dernier livre, « Le syndrome du pachyderme », un ouvrage qui promet rien de moins qu’une alternative au système financier. De là, la conversation glisse vers une question qui hante la franc-maçonnerie : va-t-elle survivre à l’argent-roi et à l’exode de ses membres?
Pourquoi les frères s’en vont
La pandémie a mis les loges à l’arrêt, et les chiffres inquiètent. Au Québec, la moitié des membres n’a donné aucune nouvelle depuis le début de la COVID. En France, on évoque 5 % des quelque 170 000 maçons qui ne reviendraient pas — l’équivalent d’une obédience entière. Franck rappelle qu’en temps normal déjà, une grande obédience peut perdre près de 1000 membres par année, et qu’environ 80 % de ceux qui franchissent la porte repartent au bout de quelques années. Le plus étonnant, souligne-t-il, c’est que personne n’enquête sur ces départs : n’importe quelle entreprise appellerait un cabinet d’audit, alors que les obédiences se contentent d’entretiens de sortie purement symboliques. Sylvain, lui, plaide pour de vraies entrevues de départ, comme en ressources humaines.
Le maçon-consommateur
Pour Franck, la cause est structurelle. Dans une société de consommateurs, on paie et on exige une contrepartie quantifiable : le maçon arrive avec des droits, oublie ses devoirs, et repart déçu de ne pas avoir trouvé « la marchandise ». Certains rêvaient de Templiers, d’Illuminati ou d’un carnet d’adresses vers les grands banquiers; d’autres ne voient aucun changement personnel et « crissent leur chandelier », pour reprendre l’expression québécoise. Le danger, dit-il, serait que la maçonnerie entre dans ce jeu et se transforme en spectacle — quitte à imaginer des pom-pom girls et un French cancan pour fidéliser. Le tablier de maître, rappelle-t-il, n’est pas une fin mais un début, comme la ceinture noire en arts martiaux.
« Va demander à un poisson rouge ce qu’il pense de son aquarium : il n’a jamais vu l’eau du Saint-Laurent. Nous, nous vivons dans une eau d’aquarium. »
— Franck Fouqueray
L’argent, le veau d’or et le lien perdu
Le cœur du livre, c’est l’argent. Franck le compare au veau d’or : quand la loi — celle du Sinaï comme le fil à plomb du maçon — disparaît, l’humain se prosterne devant l’idole. Or l’argent n’est qu’une énergie, un lien de contrepartie. En droit civil (le même au Québec et en France), il a une valeur libératoire : je te paie, donc je me libère de toi… et je romps le lien humain qui nous nourrit. D’où une société vide, peuplée de « junkies » de la consommation. S’appuyant sur Freud, il distingue le désir — fait de manque et de frustration — de la pulsion qui veut tout, tout de suite. Franco et Sylvain enchaînent sur l’obsolescence programmée, les écrans qui abrutissent et les célébrités-idoles qu’on imite au lieu de se connaître soi-même.
Un nouveau système et le trésor dormant des obédiences
Faut-il désespérer? Non, répond Franck, qui rappelle les cycles économiques de l’économiste russe Kondratiev et propose son propre modèle : un système de compensation directe entre entreprises, sans monnaie extérieure ni spéculation, porté par la blockchain — mais surtout pas par les cryptomonnaies, qu’il balaie comme un « coquillage doré ». Une toile d’araignée financière, en somme, calquée sur la naissance d’Internet. Dans la foulée, il défend le revenu d’existence théorisé par Yoland Bresson. Puis il aborde le sujet de son article-choc sur Hiram.be : les grandes obédiences françaises ont accumulé des patrimoines immobiliers de centaines de millions d’euros, payés par la capitation des frères et sœurs. À qui profite ce capital? Il plaide pour la solidarité — que ces biens servent les membres et la société. Sylvain et lui comparent avec le modèle anglo-saxon : après l’affaire Morgan, la maçonnerie américaine s’est faite caritative (Shriners, hôpitaux, villages de retraite), là où la maçonnerie française, marquée par des auteurs comme René Guénon et Oswald Wirth, reste discrète sur la charité.
Tambouille mexicaine et vol de nom
Le tour d’actualité, écourté par le temps, s’attarde sur une affaire relayée par Hiram.be : deux Grands Orients du Mexique se disputent la reconnaissance au sein du CLIPSAS, faute d’avoir protégé leur nom légalement. Sylvain, spécialiste du crédit et de la fraude, y voit une leçon universelle : une obédience doit s’incorporer et respecter les lois de son pays. Il raconte comment la Grande Loge du Québec a bien failli se faire ravir son propre nom, faute de déclarations à jour, avant de régulariser sa situation in extremis. Une conclusion très terre-à-terre pour une émission partie du veau d’or et revenue, l’air de rien, aux registres du greffe.
« La maçonnerie, c’est comme ma mère : je la critique, mais je l’adore — et je n’ai aucune envie de la quitter demain. »
— Franck Fouqueray
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