Épisode 47 · · par Franco Huard
Sous le Bandeau #47 – De la tenue funèbre vers la St-Jean d’Hiver
Émission de confinement, décembre 2020. Franco, Sylvain et Claudia — rejoints par le frère Yves — condensent deux rendez-vous manqués en une seule veillée sur Radio Delta. D’un côté, la tenue funèbre, ce rituel maçonnique qui rend hommage aux frères et sœurs passés à « l’éternel Orient ». De l’autre, la Saint-Jean d’hiver, qui célèbre le retour de la lumière au cœur des jours les plus courts. Entre les deux, une même question traverse toute l’heure et demie : comment répondre à la mort, et à l’obscurité, par des gestes de vie?
Se réunir malgré le confinement
L’émission s’ouvre sur l’état du monde : au Québec, le confinement reste « pas nécessairement très strict », mais les loges, assimilées à des lieux de culte, sont limitées à vingt-cinq personnes. Ailleurs, c’est plus dur — des frères et sœurs de Porto Rico seront cloîtrés chez eux du 10 décembre au 7 janvier. Entre deux blagues sur le Grincheux « qui a volé Noël » et l’idée d’une émission spéciale le 24 décembre, le trio garde le cap. Pour Claudia, la pratique maçonnique — lectures, tenues d’instruction virtuelles, échanges — devient un ancrage quand tous les repères extérieurs vacillent.
« La maçonnerie m’aide à trouver de nouveaux repères qui sont à l’intérieur de moi plutôt qu’à l’extérieur. »
— Claudia
La tenue funèbre : d’une friction avec l’Église à un hommage aux défunts
Sylvain, qui pratique ce rituel chaque année comme vénérable de sa loge, en retrace l’origine : la tenue funèbre entre dans les rituels maçonniques au début du 19e siècle, en réaction à la friction avec l’Église catholique. Il évoque une condamnation épiscopale (Belgique, 1837) où les francs-maçons se voyaient refuser les obsèques religieuses; les funérailles se faisaient alors en loge. Il rapproche cette coutume des hommages rendus aux ancêtres chez les Premières Nations ou en Afrique. Dans sa loge, on inscrit sur un tableau le nom des personnes décédées durant l’année — pas seulement des maçons — avant un rituel de passage. Tentures noires, catafalque, bougies, fleurs, lectures de planches et musique installent un « temps circulaire » : une heure et demie qui semble n’en durer que quinze, riche en fraternité et en larmes. Il rappelle aussi que certaines notions réservées à la maîtrise ne se dévoilent qu’à travers ce rituel.
L’éternel Orient et le livre des morts
Claudia précise le vocabulaire : on dit « l’éternel Orient », car le maçon travaille toujours face à la lumière qui vient de l’Orient. Y accéder, c’est symboliser l’accomplissement d’une vie — ou de plusieurs, selon les croyances —, la pleine réalisation dans la matière puis dans l’esprit. Elle relie l’image à l’arbre séphirotique, dont le chemin se remonte pour retrouver « l’état de perfection originelle ». Sylvain enchaîne avec le livre des morts des anciens Égyptiens : le cœur du défunt, pesé contre une plume, décide de sa montée vers la « Jérusalem céleste » ou de son séjour au seuil. Claudia apporte un correctif : dans la mythologie égyptienne, c’est plutôt le champ d’Ialou, le champ des roseaux, qui joue ce rôle. Novembre, « mois des morts » — Toussaint, jour du Souvenir, Dia de los Muertos, film Coco — serait le moment où les deux mondes se touchent.
Répondre à la mort par des gestes de création
Invité à dire ce que la mort représente pour lui, le frère Yves convoque d’abord le memento mori maçonnique, puis Spinoza : le sage ne pense à rien moins qu’à sa mort, car la tristesse qui l’accompagne amoindrit notre puissance d’agir. Sa réponse tient dans l’action.
« Nous, les francs-maçons, nous devons apporter des réponses à la mort par des gestes d’amour, par des gestes de création. »
— Frère Yves
Il raconte une loge qui, ayant perdu le conjoint de son Vénérable — lui aussi membre de l’atelier —, avait choisi de continuer à travailler : surmonter l’arrivée de la mort en continuant à polir sa pierre. La tenue funèbre, dans le même esprit, sert à porter cette pierre plus loin.
La Saint-Jean d’hiver et le retour de la lumière
Le second sujet répond au premier. Après la Saint-Jean d’été (Saint-Jean-Baptiste, au solstice du 24 juin, quand les jours commencent à décliner), la Saint-Jean d’hiver, dédiée à Jean l’évangéliste, annonce la croissance de la lumière. Claudia rappelle le prologue de son évangile — « au commencement était le Verbe » — comme image de cette lumière qui remonte. Elle distingue les petits mystères, tournés vers le côté humain et matériel, des grands mystères, et situe sur l’arbre séphirotique la « porte des hommes » et la « porte des dieux » de part et d’autre du carré central. La théorie des stades de Kohlberg est évoquée, sans être « la clé ». Yves y ajoute une polarité : à la Saint-Jean d’été, on est dans l’action extérieure alors que les jours déclinent; à la Saint-Jean d’hiver, la lumière croît au moment même où l’on rentre en soi.
Le masque, la Tradition et un projet d’émission de Noël
Franco tend une dernière perche : et si la pandémie rejouait ce cycle d’intériorité? Le confinement, comme l’hiver des anciens qui engrangeaient et se reposaient, ramène au repli et au travail intérieur. Yves s’inquiète toutefois de la « mise à distance » qui prive de la lumière du face-à-face — jusqu’aux tout-petits des garderies qui prennent peur devant un visage non masqué. Sylvain propose une lecture symbolique du masque : filtrer ce qui sort de la bouche, « élixir de guérison » ou « venin ». La discussion s’élargit à la Tradition avec un grand T, celle dont René Guénon faisait de la franc-maçonnerie l’héritière, opposée aux traditions avec un petit t qui doivent s’adapter sous peine de mourir. « Peu nombreux quand on les compte, nombreux quand ils agissent », rappelle Yves. Les mots de la fin réservent une découverte — la Saint-Jean d’hiver est aussi la fête des apprentis — et l’annonce d’une émission spéciale de Noël, le 24 décembre, ouverte aux auditeurs.
Chapitres
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